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Réseaux sociaux et sexualité : Interview du Dr. Messan Komlan Bertin, Médecin généraliste, expert en santé sexuelle et reproductives et droits connexes

Réseaux sociaux et sexualité : Interview du Dr. Messan Komlan Bertin, Médecin généraliste, expert en santé sexuelle et reproductives et droits connexes
Extrait de l'article: À l’ère du numérique, le smartphone est devenu le premier cabinet de consultation des jeunes générations. Entre tutoriels, témoignages et conseils d'influenceurs, les réseaux sociaux se sont imposés comme une source d'information majeure sur la...

« L’hypersexualisation véhiculée sur les réseaux peut aussi pousser les jeunes à s’engager dans des comportements précoces ou à partager des images intimes sans en mesurer les conséquences juridiques et psychologiques. »

À l’ère du numérique, le smartphone est devenu le premier cabinet de consultation des jeunes générations. Entre tutoriels, témoignages et conseils d'influenceurs, les réseaux sociaux se sont imposés comme une source d'information majeure sur la santé sexuelle et reproductive. Pourtant, si cette libération de la parole offre des opportunités de prévention sans précédent, elle ouvre aussi la porte à une désinformation massive et à des risques nouveaux. Pour décrypter cette mutation des comportements, Santé-Education a rencontré le Dr Messan Komlan Bertin, Expert en santé sexuelle et reproductive. Il apporte son regard de praticien et d'acteur engagé, notamment au sein de l'Association Togolaise pour le Bien-Etre Familial (ATBEF) et de l'Association des Engagés dans la Prévention Santé (AEPS), sur ce paradoxe moderne : comment naviguer entre l'accessibilité de l'information digitale et la protection de la santé des usagers ?

Santé-Education : Aujourd’hui, de nombreux jeunes s’informent sur la sexualité à travers les réseaux sociaux. Comment expliquez-vous cette évolution et dans quelle mesure ces plateformes peuvent-elles contribuer à l’éducation à la santé sexuelle et reproductive ?

Dr. Messan Komlan Bertin : Cette évolution s’explique d’abord par un changement générationnel dans l’accès à l’information. Avant les années 90, avant l’avènement de l’internet, l’information sur la sexualité était souvent taboue, transmise par les pairs, les livres/encyclopédies ou quelques émissions radio. Aujourd’hui, les jeunes naissent avec le numérique. Internet et les réseaux sociaux sont devenus leurs premiers réflexes pour chercher des réponses, souvent par eux-mêmes, sans passer par les adultes. Les jeunes passent plus de 08 heures de temps sur internet et les réseaux sociaux, pour s’informer, de former, se distraire à travers les vidéos, images, podcasts…. Les jeunes ont cependant accès à toutes les informations quelles soient bonnes, incomplètes ou fausses, diffusées par un professionnel de santé ou un influenceur(se).

Au vu de ce constat, il est évident de réadapter l’éducation des jeunes surtout en matière de santé sexuelle et reproduction.

Ces plateformes offrent des opportunités réelles : elles permettent de toucher un nombre important de jeunes, de briser certains tabous, et de proposer des contenus variés (vidéos, témoignages, infographies) sur des sujets comme le consentement, la contraception, ou les IST. Des professionnels de santé, des associations de Planning Familial ou l’ATBEF, utilisent d’ailleurs ces canaux pour diffuser une information fiable et adaptée aux jeunes, afin d’orienter ces derniers vers les sources fiables.

Malgré les opportunités d’accès à l’information, les réseaux sociaux véhiculent aussi des contenus parfois erronés ou inadaptés. Quels sont les principaux risques liés à ces informations pour les jeunes ?

Le risque majeur, c’est la désinformation et le trop plein d’information. Les algorithmes des réseaux sociaux privilégient souvent le contenu sensationnel plutôt que l’exactitude médicale. Cela conduit à la persistance de nombreux mythes dangereux tels que :  « une application de cycle peut remplacer un contraceptif », « boire du Coca après un rapport évite une grossesse », « le retrait est une méthode fiable, on peut détecter une IST à l’apparence de quelqu’un », etc…

Ces idées reçues peuvent entraîner des conséquences graves : grossesses non planifiées, infections sexuellement transmissibles non dépistées, ou encore une mauvaise santé mentale liée à l’anxiété ou à la culpabilité.

L’exposition à certains contenus (pornographie, hypersexualisation, pression sociale) peut-elle influencer les comportements sexuels et la perception de la sexualité chez les adolescents et les jeunes ?

Oui, et c’est un enjeu majeur. La pornographie, par exemple, est souvent perçue par les jeunes comme un manuel d’apprentissage, alors qu’il s’agit avant tout d’une fiction scénarisée. Elle met en scène des corps "parfaits", des performances irréalistes, et occulte des notions essentielles comme le consentement, la communication ou la tendresse.

Cela peut créer des attentes irréalistes, des complexes, ou des pressions pour reproduire certaines pratiques. L’hypersexualisation véhiculée sur les réseaux peut aussi pousser les jeunes à s’engager dans des comportements précoces ou à partager des images intimes sans en mesurer les conséquences juridiques et psychologiques.

Quel impact l’usage des réseaux sociaux peut-il avoir sur la santé mentale des jeunes, notamment en matière d’estime de soi, de pression sociale ou de cyberharcèlement lié à la sexualité ?

L’impact est considérable. Les réseaux sociaux exposent constamment les jeunes à une comparaison sociale souvent toxique. Cela peut fragiliser l’estime de soi, en particulier sur des sujets aussi intimes que la sexualité, le corps ou la séduction.

Le cyberharcèlement lié à la sexualité est une autre menace réelle : diffusion non consentie de photos intimes ("nudes"), commentaires humiliants, pression pour envoyer des images… Ces violences numériques ont des conséquences psychologiques profondes : anxiété, dépression, isolement.

Il est essentiel de rappeler aux jeunes que leur corps, leurs choix, leurs images leur appartiennent, et que partager sans consentement est un délit.

Face à ces enjeux, quelles actions devraient être menées par les parents, les éducateurs, les professionnels de santé et les institutions pour mieux accompagner les jeunes et promouvoir une information fiable sur la santé sexuelle et reproductive en ligne ?

Il faut une mobilisation collective et des actions complémentaires. Les parents doivent oser parler de sexualité sans tabou, comprendre les mythes qui circulent, et connaître les sources fiables pour mieux orienter leurs enfants.

Les éducateurs doivent intégrer l’éducation à la sexualité dans les programmes, avec des arguments scientifiques simples, et apprendre aux jeunes à vérifier leurs sources.

Les professionnels de santé doivent investir dans les réseaux sociaux comme de nouveaux "cabinets de consultation", des sites de partages d’informations, de sensibilisations, de causeries avec des messages clairs, réguliers et adaptés.

Les institutions doivent soutenir des campagnes de prévention en ligne, promouvoir des plateformes fiables (OMS, Planning Familial, Plan ATBEF, lignes d’écoute comme le 8284 ou le 8828), et lutter contre la désinformation.

Propos recueillis par Raymond DZAKPATA

Auteur
santé éducation
Rédacteur
Raymond DZAKPATA

À l’ère du numérique, le smartphone est devenu le premier cabinet de consultation des jeunes générations. Entre tutoriels, témoignages et conseils d'influenceurs, les réseaux sociaux se sont imposés comme une source d'information majeure sur la...

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