Réseaux sociaux et sexualité : Interview du Dr. Messan Komlan Bertin, Médecin généraliste, expert en santé sexuelle et reproductives et droits connexes
- Posted on 31/03/2026 17:33
- Film
- By raymonddzakpata@sante-education.tg
Extrait de l'article: À l’ère du numérique, le smartphone est devenu le premier cabinet de consultation des jeunes générations. Entre tutoriels, témoignages et conseils d'influenceurs, les réseaux sociaux se sont imposés comme une source d'information majeure sur la...
« L’hypersexualisation véhiculée sur les
réseaux peut aussi pousser les jeunes à s’engager dans des comportements
précoces ou à partager des images intimes sans en mesurer les conséquences
juridiques et psychologiques. »
À
l’ère du numérique, le smartphone est devenu le premier cabinet de consultation
des jeunes générations. Entre tutoriels, témoignages et conseils
d'influenceurs, les réseaux sociaux se sont imposés comme une source
d'information majeure sur la santé sexuelle et reproductive. Pourtant, si cette
libération de la parole offre des opportunités de prévention sans précédent,
elle ouvre aussi la porte à une désinformation massive et à des risques
nouveaux. Pour décrypter cette mutation des comportements, Santé-Education a
rencontré le Dr Messan Komlan Bertin, Expert en santé sexuelle et reproductive.
Il apporte son regard de praticien et d'acteur engagé, notamment au sein de l'Association
Togolaise pour le Bien-Etre Familial (ATBEF) et de l'Association des Engagés
dans la Prévention Santé (AEPS), sur ce paradoxe moderne : comment naviguer
entre l'accessibilité de l'information digitale et la protection de la santé
des usagers ?
Santé-Education :
Aujourd’hui, de nombreux jeunes s’informent sur la sexualité à travers les
réseaux sociaux. Comment expliquez-vous cette évolution et dans quelle mesure
ces plateformes peuvent-elles contribuer à l’éducation à la santé sexuelle et
reproductive ?
Dr.
Messan Komlan Bertin : Cette évolution s’explique
d’abord par un changement générationnel dans l’accès à l’information.
Avant les années 90, avant l’avènement de l’internet, l’information sur la
sexualité était souvent taboue, transmise par les pairs, les livres/encyclopédies
ou quelques émissions radio. Aujourd’hui, les jeunes naissent avec le
numérique. Internet et les réseaux sociaux sont devenus leurs premiers réflexes
pour chercher des réponses, souvent par eux-mêmes, sans passer par les adultes.
Les jeunes passent plus de 08 heures de temps sur internet et les réseaux sociaux,
pour s’informer, de former, se distraire à travers les vidéos, images,
podcasts…. Les jeunes ont cependant accès à toutes les informations quelles
soient bonnes, incomplètes ou fausses, diffusées par un professionnel de santé ou
un influenceur(se).
Au
vu de ce constat, il est évident de réadapter l’éducation des jeunes surtout en
matière de santé sexuelle et reproduction.
Ces
plateformes offrent des opportunités réelles : elles permettent de
toucher un nombre important de jeunes, de briser certains tabous, et de
proposer des contenus variés (vidéos, témoignages, infographies) sur des sujets
comme le consentement, la contraception, ou les IST. Des professionnels de
santé, des associations de Planning Familial ou l’ATBEF, utilisent d’ailleurs
ces canaux pour diffuser une information fiable et adaptée aux jeunes, afin
d’orienter ces derniers vers les sources fiables.
Malgré
les opportunités d’accès à l’information, les réseaux sociaux véhiculent aussi
des contenus parfois erronés ou inadaptés. Quels sont les principaux risques
liés à ces informations pour les jeunes ?
Le
risque majeur, c’est la désinformation et le trop plein d’information. Les
algorithmes des réseaux sociaux privilégient souvent le contenu sensationnel
plutôt que l’exactitude médicale. Cela conduit à la persistance de nombreux
mythes dangereux tels que : « une
application de cycle peut remplacer un contraceptif », « boire du
Coca après un rapport évite une grossesse », « le retrait est une
méthode fiable, on peut détecter une IST à l’apparence de quelqu’un », etc…
Ces
idées reçues peuvent entraîner des conséquences graves : grossesses
non planifiées, infections sexuellement transmissibles non dépistées, ou encore
une mauvaise santé mentale liée à l’anxiété ou à la culpabilité.
L’exposition
à certains contenus (pornographie, hypersexualisation, pression sociale)
peut-elle influencer les comportements sexuels et la perception de la sexualité
chez les adolescents et les jeunes ?
Oui,
et c’est un enjeu majeur. La pornographie, par exemple, est souvent perçue par
les jeunes comme un manuel d’apprentissage, alors qu’il s’agit avant tout
d’une fiction scénarisée. Elle met en scène des corps
"parfaits", des performances irréalistes, et occulte des notions
essentielles comme le consentement, la communication ou la tendresse.
Cela
peut créer des attentes irréalistes, des complexes, ou des pressions pour
reproduire certaines pratiques. L’hypersexualisation véhiculée sur les réseaux
peut aussi pousser les jeunes à s’engager dans des comportements précoces ou à
partager des images intimes sans en mesurer les conséquences juridiques et
psychologiques.
Quel
impact l’usage des réseaux sociaux peut-il avoir sur la santé mentale des
jeunes, notamment en matière d’estime de soi, de pression sociale ou de
cyberharcèlement lié à la sexualité ?
L’impact
est considérable. Les réseaux sociaux exposent constamment les jeunes à
une comparaison sociale souvent toxique. Cela peut fragiliser
l’estime de soi, en particulier sur des sujets aussi intimes que la sexualité,
le corps ou la séduction.
Le cyberharcèlement
lié à la sexualité est une autre menace réelle : diffusion non consentie
de photos intimes ("nudes"), commentaires humiliants, pression pour
envoyer des images… Ces violences numériques ont des conséquences psychologiques
profondes : anxiété, dépression, isolement.
Il
est essentiel de rappeler aux jeunes que leur corps, leurs choix, leurs
images leur appartiennent, et que partager sans consentement est un délit.
Face
à ces enjeux, quelles actions devraient être menées par les parents, les
éducateurs, les professionnels de santé et les institutions pour mieux
accompagner les jeunes et promouvoir une information fiable sur la santé
sexuelle et reproductive en ligne ?
Il
faut une mobilisation collective et des actions complémentaires. Les
parents doivent oser parler de sexualité sans tabou, comprendre les mythes
qui circulent, et connaître les sources fiables pour mieux orienter leurs
enfants.
Les
éducateurs doivent intégrer l’éducation à la sexualité dans les
programmes, avec des arguments scientifiques simples, et apprendre aux jeunes
à vérifier leurs sources.
Les
professionnels de santé doivent investir dans les réseaux sociaux comme de
nouveaux "cabinets de consultation", des sites de partages
d’informations, de sensibilisations, de causeries avec des messages clairs,
réguliers et adaptés.
Les
institutions doivent soutenir des campagnes de prévention en ligne,
promouvoir des plateformes fiables (OMS, Planning Familial, Plan ATBEF, lignes
d’écoute comme le 8284 ou le 8828), et lutter contre la désinformation.
Propos
recueillis par Raymond DZAKPATA